
Texte initialement paru dans Squeeze 32, en janvier 2025 et dans Galaxie 92, enovembre 2025
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Le décor : un Salon de la Grande Maison reproduisant l’intérieur du château d’Eyes Wide Shut, plongé dans une pénombre rougeâtre. Au plafond flotte le logo de l’émission : « Les Yeux Grands… », dans la même typographie que le titre du film, et, en dessous, « OUVERTS ! », dans une police manuscrite tarabiscotée. L’ensemble est enchâssé dans un œil stylisé jaune pâle, à la lumière vacillante de néon usagé.
Le générique : un riff répétitif au violoncelle, lent et obstiné, entêtant.
Au centre de la pièce : Dimitri, le présentateur-vedette, debout, en costume blanc. Son Avatar est supposé reproduire fidèlement ses traits – un homme de soixante ans, grand, élégant, dans une forme olympique, aux cheveux blancs et au visage avenant et viril, avec juste ce qu’il faut de rides –, mais personne ne sait si c’est vrai ou pas puisque Dimitri, hors de la Grande Maison, cultive une discrétion totale.
Face à lui : l’invitée du jour, assise sur un tabouret de bar en acajou. Une femme d’une trentaine d’années, en robe de soirée, portant comme le veut la tradition de l’émission un masque blanc sur le visage.
Autour d’eux, dans des fauteuils tapissés de velours rouge : les Avatars des invités VIP. Costume de soirée pour les hommes, robe longue pour les femmes, masque blanc sur le visage pour tout le monde.
Au-dessus, dans des coursives garnies de strapontins formant des cercles successifs : le reste du public, à l’apparence plus bigarrée. Pas de dress-code pour eux, mais l’obligation de choisir un Avatar original et élégant.
Tandis que Dimitri et son invitée restent immobiles, plongés dans la pénombre, les dernières notes du générique s’égrènent. En dehors des cinq cents ou six cents spectateurs présents dans le Salon, environ deux millions de personnes suivent Les Yeux Grands Ouverts, le talk-show le plus regardé de Mertvecgorod depuis sa création en 2037.
Une lumière douce éclaire Dimitri et son invitée, qui ôte son masque.
— Bonjour, Masha.
— Bonjour Dimitri.
Applaudissements, cris de joie – les VIP conservent leur masque, emblème de l’émission.
— Êtes-vous prête à répondre à mes questions et à toutes celles que pourront poser les visiteuses et les visiteurs des Yeux Grands Ouverts ?
— Je suis prête et je vous remercie de m’avoir donné l’opportunité d’expliquer en quoi consiste l’activité de Jouir sans entrave[1] et quelle est notre philosophie.
— Je traduis pour notre public : « Беспрепятственное удовольствие ». Et on peut dire qu’en plaçant les mots « jouir » et « philosophie » dès votre première phrase, vous attaquez très fort !
Rires dans le public, applaudissements.
— L’agence se nomme ainsi en référence à un vieux texte révolutionnaire français. J’ai eu du mal à imposer ce nom. Notre département communication aurait préféré une appellation plus nette, plus directe. Il a ainsi été question pendant un moment de nous appeler Fake Fuck. Mais je tenais à ce que notre marque exprime d’emblée deux choses : l’impératif de la satisfaction des désirs et le refus de la culpabilité.
— En ce qui concerne le refus de la culpabilité, avec votre slogan nous sommes servis ! « Puisque ça n’est pas arrivé, ça n’est pas interdit »… Vous allez nous en dire plus dans un instant, mais je vais d’abord laisser la parole à Natacha qui va nous présenter brièvement votre parcours.
L’avatar de Natacha se matérialise peu à peu : une femme superbe, longiligne, androgyne, au visage fin et pâle, aux longs cheveux blonds, vêtue d’une sorte de tunique tissée de fumée blanche. Des applaudissements et des cris saluent son arrivée.
— Bonjour Dimitri, bonjour Masha. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’en fondant Jouir sans entrave, la magnifique Masha Romanovna Nejdanov n’en est pas à son coup d’essai dans le domaine des sexualités alternatives. En effet, même si cette nouvelle entreprise d’escorting est une réussite éclatante, avec près de quatre-vingt-dix hôtesses au bout de deux ans d’activité, notre invitée, avant de se lancer dans ce nouveau bizness, s’était déjà illustrée aussi bien dans le cabaret que dans le cinéma érotique.
Daria, qui suit l’émission depuis son canapé en projection rétinienne simple, lutte contre le sommeil. Elle aimerait écouter sa patronne s’exprimer, mais les médicaments qu’elle prend soir et matin l’abrutissent trop. Alors qu’elle ferme les yeux malgré elle, elle songe aux tâches qui l’attendent demain, les mêmes que tous les jours. Allumer l’imprimante 3D de sa cuisine. Entrer le profil de Yanka. Verser diverses poudres. Le temps que la machine prépare sa mixture, réveiller Yanka, la sortir du lit, lui débarbouiller le visage, l’aider à s’habiller. Sa bouillie sera prête. Un mélange de céréales, de vitamines, d’oligo-éléments, d’antibiotiques et de diverses saloperies préventives mais indispensables, dosées spécifiquement pour son profil biologique, le tout saturé d’agents de saveur que la fillette a choisi parmi une gamme de plusieurs centaines – elle ne veut rien d’autre que « Mignon Dino », un chocolat à la mode qui porte le nom d’une vedette de la Grande Maison – plus cher que les autres, évidemment, mais puisque toutes ses copines en prennent, pas moyen d’y couper.
Natacha a terminé sa chronique et Dimitri vient de poser une question, que Daria n’a pas entendue.
— Notre idée repose sur deux postulats évidents ou qui devraient l’être : tout le monde aspire au bonheur et à l’épanouissement et tout le monde souhaite vivre dans une société apaisée, humaniste et fonctionnelle. Il ne s’agit d’ailleurs pas d’une question politique, mais d’un souci d’efficacité et de contrôle social, n’est-ce-pas ? Une société sans frustration, c’est-à-dire où les besoins de chacun sont comblés, échappe au crime. Vous êtes d’accord avec ça ?
— Eh bien ça me paraît un peu caricatural, mais pourquoi pas ?
— Oui, je grossis le trait pour bien me faire comprendre.
— Dans ce cas je suis d’accord.
— Merci, Dimitri. Partant de ce double constat, de cette double évidence, notre pari – mon pari – est le suivant : une société sans frustration sexuelle sera débarrassée de toute délinquance sexuelle.
— C’est ambitieux et généreux !
Rires.
— C’est vrai, ça l’est. Et surtout, grâce à la technologie, c’est parfaitement réalisable. Ça, c’est pour l’aspect « jouir ». Mais il y a aussi l’aspect « sans entrave ».
— J’allais le dire.
— Vous avez cité tout à l’heure notre slogan : « Puisque ça n’est pas arrivé, ça n’est pas interdit ». Laissez-moi vous poser une question : quand vous regardez un film, vous attendez-vous à ce que dans la vraie vie, en-dehors du film, le personnage du méchant soit appréhendé et incarcéré ?
— Euh, non, bien sûr…
— Ni l’acteur qui l’incarne ?
— Non plus, évidemment.
— Pourquoi est-ce si évident ? Tout simplement parce que les crimes commis à l’écran n’existent pas davantage que celui qui les commet ou que celles et ceux qui en sont victime.
— Tout à fait. Mais…
— Eh bien, mon cher Dimitri, Jouir sans entrave propose exactement la même chose. Nos hôtesses incarnent des Avatars et ces Avatars mettent en scène les fantasmes de nos clients. C’est aussi simple que ça. Nous offrons donc la possibilité unique, aux personnes dont les désirs ne sont pas compatibles avec la morale ou la loi, de vivre leur sexualité malgré tout. Nous offrons une vie normale, épanouie, à des gens à qui on l’a de tout temps refusée.
— Pour des raisons légitimes, non ? Prenons la pédophilie…
Cris, applaudissements.
— Je me permets de vous corriger, mon cher Dimitri. Ce qui est légitime, c’est d’empêcher des criminels de nuire, vous êtes d’accord avec ça ?
— Oui.
— Mais si des personnes peuvent être heureuses sans faire de mal à qui que ce soit, n’en ont-elles pas le droit ? Ne serait-ce pas injuste de les priver de la possibilité du bonheur à partir du moment où la réalisation de leurs désir ne fait de mal à personne ?
— Si, bien sûr, mais…
— Voilà précisément ce que nous faisons à Jouir sans entrave. Nous offrons à tout le monde la possibilité d’être heureux.
Pendant que Yanka mangera sa bouillie, Daria préparera un thé, reconstituera un croissant au fromage bourré d’additifs médicaux calibrés pour son métabolisme et allumera son antique téléviseur. Comme chaque matin, sa fille grimacera. Le sujet revient souvent sur le tapis. Pourquoi regarder ce truc ringard, cette boîte à images, alors qu’on pourrait se rendre dans la Grande Maison ou importer les émissions directement dans le salon ? Daria est intraitable : la Grande Maison, aussi bien que la réalité augmentée, c’est chacun dans son coin, c’est la fin des relations humaines – et puis elle en bouffe assez comme ça dans son travail. La télévision, au moins, on voit et on entend ensemble quelque chose d’authentique. Ça n’est pas artificiel. Face à ces arguments préhistoriques, Yanka roule systématiquement des yeux effarés.
Une fois la gamine partie pour l’école, Daria s’occupera du ménage. Vers onze heures, quand l’appartement sera propre et rangé, elle déclenchera sa lentille augmentée. Tout un tas de données superflues apparaîtront – la date, la météo, l’anniversaire d’une copine, les titres du jour, des conseils beauté et d’autres conneries. Elle les effacera d’une impulsion du procérus, ouvrira les paramètres de personnalisation et lancera l’Avatar de la maison puis le sien, en mode « accessible uniquement aux abonnés » – c’est-à-dire aux clients de l’agence. L’appartement aura pour eux l’aspect d’un boudoir de Saint-Pétersbourg au temps de Nicolas II et Daria, le temps de les accueillir, ressemblera à une courtisane.
Dans le canapé elle oscille entre demi-sommeil et débuts de cauchemars. L’émission se poursuit.
— Nous employons en effet à l’heure actuelle quatre-vingt-sept hôtesses. Toutes travaillent dans des versions augmentées de leurs domiciles, à des horaires définis de façon consensuelle, pour une rémunération qui dépasse de 30% le taux horaire minimum préconisé par le gouvernement. Je tiens à préciser au passage que notre entreprise offre les meilleurs salaires de toute la RIM sur le secteur « emplois non qualifiés ». Nous allons d’ailleurs lancer une nouvelle phase de recrutement bientôt, car je prévois de doubler le nombre d’hôtesses d’ici trois ans. Mais, pour répondre à votre question, nous recevons trois types de clients. Comme nous nous y attendions, les moins nombreux sont les consommateurs habituels de prestations sexuelles. Ceux-là viennent nous voir par curiosité, mais leurs demandes ne sortent guère des sentiers battus. Tout au plus ont-ils un faible pour des Avatars aux proportions… comment dirais-je… très contrastées.
— Très contrastées ?
— D’énormes seins, un énorme cul, une taille très fine.
Rires.
— Haha, je vois. Et ceux-là sont minoritaires ?
— Oui, car au fond, Jouir sans entrave ne s’adresse pas vraiment à eux. Nous ne voulons pas nous substituer aux autres services d’escorting, vous comprenez, mais au contraire combler les désirs que nos concurrents ne peuvent pas combler.
— Ah, c’est là que nous commençons à nous engager sur un terrain glissant, pas vrai ?
« Ooooh » dans le public.
— Je vous demande pardon, mais il n’est pas du tout glissant pour moi. Si je peux apporter du bonheur à des personnes éprouvant du désir pour des enfants, ou pour leur propre progéniture – pour ne parler que des exemples les plus emblématiques et clivants –, et si en leur apportant ce bonheur auquel ils ont droit comme tout un chacun je peux réduire drastiquement les risques qu’ils aillent le chercher au détriment de victimes, alors je n’appelle pas ça un terrain glissant, moi. J’appelle ça une source de fierté personnelle.
Applaudissement clairsemés, brouhaha.
— Il n’y a pas que les pédophiles et les parents incestueux qui font appel à votre agence, je suppose ?
— Nous recevons aussi parfois des clients qui veulent avoir des rapports avec des animaux, des célébrités, des personnages de fiction ou bien avec des proches qui ne font plus partie de leur vie parce qu’ils sont décédés, par exemple.
— Je crois que j’ai compris l’idée. Et l’hôtesse, prévenue du profil de son client, endosse l’Avatar et le comportement approprié, c’est ça ?
— Exactement.
— Mais la relation sexuelle proprement dite a lieu dans la réalité, pas dans la Grande Maison ?
— Oui, bien sûr. Toutes les prestations sexuelles sont authentiques et physiques.
— Eh bien, ayons une pensée émue pour ces escort-girls qui se font passer pour des chèvres, pour des petites filles ou pour la femme décédée trente ans plus tôt de vieillards encore en forme !
Éclats de rires et applaudissements. Dimitri reprend :
— Vous avez parlé d’une troisième catégorie de clients. De quoi s’agit-il ?
— Je voudrais d’abord revenir une seconde sur la notion de tabou. Ce qui permet à nos clients de vivre leur fantasme et de rompre enfin les tabous qui les empêchent d’accéder au bonheur…
— Les tabous et, pour certains, la loi, aussi.
Applaudissements.
— Vous en êtes certain ?
— Pas vous ?
— Non, pas moi. Quand mon pays – la RIM – considérait l’homosexualité comme un délit, est-ce que moi je considérais l’homosexualité comme quelque chose de mal et de répréhensible ? Non. Et si un jour mon pays considère l’inceste comme légal, changerais-je pour autant de position morale à ce sujet ? Non plus. Alors vous voyez bien que la loi n’a rien à voir là-dedans. Si l’homosexualité redevenait illégale, je ne créerais pas une agence qui s’appellerait « Gay sans entraves ». Je militerais pour que l’homosexualité redevienne légale.
Applaudissements. Masha reprend :
— Vous me suivez, j’espère ?
— Oui.
— Alors puisque tout est clair, je reviens si vous le voulez bien à la notion de tabou, qui m’intéresse bien plus, car elle soulève un paradoxe intéressant : pour que nos clients puissent franchir ce tabou, ils ont besoin de la garantie concrète, formelle, que tout est fictif, donc légal. Mais en même temps, ils doivent croire à ce qu’ils vivent avec assez de sincérité pour accéder au désir et au plaisir. La solution à cette apparente contradiction est simple. Elle consiste à conduire les deux protagonistes de ce drame – l’hôtesse aussi bien que son client – au même niveau de réalité. Le client lui aussi se présente sous l’aspect d’un Avatar. Si les deux portent un masque, alors la fiction peut devenir vraie.
Il y a un silence de quelques secondes, ponctué de quelques applaudissement timides. Dimitri hoche la tête. Masha sourit et reprend :
— Je cesse de vous embêter avec mes considérations métaphysiques ! Je peux maintenant évoquer cette troisième catégorie de clients, en train de prendre une ampleur stupéfiante. Il s’agit pour nous d’une totale surprise, conséquence inattendue d’une idée qui a vu le jour au sein de notre département marketing et qui redéfinit complètement la notion même de service sexuel. Pas seulement pour Jouir sans entrave, mais pour toute la profession.
— Vous m’intriguez, Masha. Vous nous intriguez tous !
— Pour accompagner le lancement médiatique de Jouir sans entrave, nous avons mis en place un test que nous avons intitulé, un peu pompeusement je l’avoue, « Test de personnalité profonde et de désir vrai ». Il est d’ailleurs toujours disponible dans notre Chambre Rose.
La Chambre Rose, lupanar néo-cyberpunk vintage et moderne, se substitue pendant quelques instants au Salon. À la place de Dimitri et de son invitée, on aperçoit la silhouette d’une plantureuse infirmière correspondant à tous les clichés de la « nurse ». Puis le décor d’origine revient et tout le monde applaudit.
— Comme vous venez de le voir, nous créons une atmosphère à la fois érotique et teintée d’humour. Quant au test, même s’il se veut léger, il a été pensé avec le plus grand sérieux, rédigé et corrigé par des experts reconnus. Nous sommes partis de l’hypothèse d’une philosophe française du siècle dernier. Pour résumer, elle considérait qu’on ignore son désir tant qu’on n’y a pas été confronté directement. Face à une situation sexuelle – réellement vécue ou observée sur un écran –, nous ne savons pas à l’avance si nous serons excités ou non. Et, plus important encore, nous ignorons selon quels critères notre excitation se déclenche. Autrement dit, notre libido obéit à ses propres lois, qui peuvent s’éloigner à la fois de l’image que nous avons de nous-mêmes et des tabous moraux, sociaux ou légaux régissant nos existences. Vous me suivez ?
— Cinq sur cinq !
Rires.
— C’était donc l’objet de notre test : soumettre nos clients à des stimulations indirectes, métaphoriques, détournées – pas des stimulations sexuelles au premier degré – afin de les révéler à eux-mêmes. Or, au fil des mois, non seulement les clients qui veulent profiter de leur passage chez nous pour savoir vraiment ce qui les fait monter au septième ciel sont de plus en plus nombreux, mais surtout, et c’est ce qui nous a surpris, la plupart désire la même chose. Sous des modalités différentes, mais la même chose.
— Et quel est ce désir ?
— Eux-mêmes ! Voilà un fait de société que notre test a révélé : les gens, désormais, veulent baiser avec eux-mêmes.
Des « ooooh » de surprise dans le public.
— Les gens veulent se baiser eux-mêmes, Dimitri. Les gens veulent se baiser eux-mêmes de toutes les manières, sous toutes les formes possibles, mais eux-mêmes. Il y a ceux – je parle des hommes et pas des femmes car nos clients sont en écrasante majorité masculins – qui veulent tomber amoureux et vivre une expérience de type « girlfriend » avec leur équivalent féminin, il y a ceux qui veulent se violer, il y a ceux qui veulent se dominer eux-mêmes – ou ceux qui veulent se soumettre à eux-mêmes, ce qui pourrait sembler identique mais ne l’est pas du tout –, il y a ceux qui veulent se séduire par surprise, etc., etc. Parmi tous ces scénarios, un revient très souvent, au point que nous avons forgé un nouveau mot pour désigner cette tendance lourde : le pédonarcissisme.
— Le ?...
— Le pédonarcissisme, oui. Le fait d’avoir envie de se baiser soi-même enfant.
— … Euh… Je cherche mes mots, ça ne m’arrive pas souvent.
Rires gênés.
— Je pense que la conjonction de notre test, qui révèle sans aucune censure les désirs les plus profonds et les plus authentiques, et du principe même de Jouir sans entrave, qui efface définitivement tout obstacle d’ordre moral entre l’individu et son plaisir, a fait sauter un verrou. Nous révélons une nouvelle sexualité.
— Et qu’en est-il des femmes, Masha ? Elles sont absente de votre équation, non ? Enfin, à part comme hôtesses, bien entendu.
Applaudissements.
— Notre marketing y travaille et nous espérons équilibrer les choses bientôt… Et découvrir d’autres territoires de désir et de plaisir.
Daria, comme presque chaque nuit, se réveille en criant. Elle regarde autour d’elle, perdue, en attendant que sa conscience reconnecte. C’est le plus dur, depuis qu’elle bosse chez Jouir sans entrave. La dépersonnalisation. Les faux souvenirs. Les traumatismes des autres qui se glissent dans son inconscient à elle par une sorte de bizarre capillarité. Les rêves érotiques horribles – c’est-à-dire érotiques et horribles. Les fantasmes de ses clients qui deviennent les siens qu’elle le veuille ou non. Les médicaments aident. Ils pulvérisent tout ça. Mais la nuit, d’autres lois ont cours.
[1] En français dans le texte