
Texte initialement paru dans Squeeze 33, en mai 2025
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Au cours des premiers jours ils testèrent Kostya : le traitèrent de pédé, le bousculèrent, l’insultèrent de manière de plus en plus voyante, sans jamais qu’il réagisse. Kostya n’était pas un bagarreur – plutôt, du point de vue des autres élèves de la chkola Valentina Ponomariova, un trouillard, un pleutre, un sans-couilles que personne ne voulait fréquenter.
Jusqu’alors il passa plus ou moins entre les gouttes. Mais cette année-là, à cause du redécoupage administratif du rajon 6, une partie des élèves de la chkola Pavel Tcherenkov fut incorporée à V. P., pour le plus grand malheur de Kostya, qui à quatorze ans en paraissait onze ou douze et avait, selon sa mère, des yeux de fille – quoi que ça puisse vouloir dire.
Sa mère passait son temps à s’inquiéter pour lui et à culpabiliser d’avoir donné naissance à un agneau trop fragile pour ce monde. Son père, après avoir tenté d’en faire un homme, de l’endurcir, cessa de s’intéresser à son fils.
Kostya, enfant unique, vivait dans les livres, n’avait aucun ami à la chkola ni en-dehors. Il se sentait triste et solitaire. Sans sa grand-mère Vania il aurait été absolument seul. Il passait les samedis, les dimanches et les vacances chez elle. Ils jouaient à des jeux de société, buvaient du thé pas assez infusé, lisaient des pièces de théâtre françaises traduites en russe, se promenaient sur la plage humide. Grand-mère Vania vivait à Koninsk, une station balnéaire passée de mode, déserte les trois quart de l’année, à peine plus animée au cœur de l’été.
Elle avait appris à Kostya à aimer la Vierge Marie. Il priait chaque soir, en cachette. Un jour sa mère le surprit. Elle aurait préféré le découvrir en train de se branler. Son père trouvait cette bigoterie ridicule. Le coup de la Vierge Marie, il y avait eu droit, en son temps. Il s’engueula avec Vania – sa mère –, mais était bien placé pour savoir que si la vieille toquée avait une idée en tête, personne au monde n’aurait pu l’en déloger.
D’abord un croche-patte, puis en l’aidant à se relever et ramasser ses affaires, quelques coups de poings dans les côtes, manière de l’attendrir un peu, un ou deux mollards dans la gueule, dans son cartable. Anton visait mieux que les autres, d’après ce que comprenait Kostya il dirigeait la bande.
— Demain soir on t’attend à la sortie. Ça peut se passer de deux façons : soit tu nous files du fric, soit tu te rebiffes. Mais tu vas pas te rebiffer, pas vrai ?
Ils lui frottèrent vivement le cuir chevelu avec le poing, à tour de rôle, à V. P. on appelait ça « la caresse de l’ogre », et le laissèrent terrorisé, au bord des larmes. Il n’avait même pas songé à se défendre. Pour quoi faire ? Ils étaient quatre, il était seul.
Qu’est-ce que c’est, avoir des yeux de filles ? Voilà le genre de question qu’il se posait quand on le laissait tranquille. Ça n’arrivait pas souvent.
Ils gagnaient du terrain.
Kostya poumons en feu ne voyait aucune échappatoire.
On racontait des histoires horribles à propos de cette bande.
Il essayait de ne pas y penser tandis qu’il regardait autour de lui, bouche ouverte pour avaler un peu d’air, à la recherche d’une aide quelconque. Mais les passants se fichaient bien de ce qui lui arrivait – il avait remarqué ce phénomène à maintes reprises : les adolescents évoluaient dans un monde parallèle aux adultes, invisibles.
Sur le point de se faire rattraper – il croyait sentir sur sa nuque l’haleine sucrée, chargée de kvas d’Anton, seize ans, quatre-vingts kilos, une épaisse barbe rousse –, il aperçut une ruelle sur sa gauche.
Par réflexe s’y engagea.
Étroite, encombrée de poubelles dégueulant leurs ordures, elle se terminait en cul-de-sac.
Foutu.
Kostya poussa un glapissement désespéré en s’adossant au mur du fond, qui sentait la pisse, prêt à la dérouillée de sa vie.
Mais Anton et sa bande ne le suivirent pas.
Il fronça les sourcils et attendit, à bout de souffle.
Impossible qu’il les ait semés. Ils le talonnaient, il en était sûr.
Kostya se secoua, en sueur de la tête au pied. Ses vêtements trempés lui collaient à la peau.
Est-ce qu’ils l’attendaient ? Jouaient-ils avec ses nerfs ?
Il ne pouvait pas rester là éternellement. Il se força à mettre un pied devant l’autre, quitta l’impasse avec l’entrain d’un condamné à mort en route vers son gibet.
Deux surprises l’attendaient.
La première : la bande d’Anton n’était pas là.
La seconde : la bande d’Anton n’avait jamais été là. Le lendemain, à la chkola, les quatre salauds avaient disparu. Il crut d’abord que pour une raison ou pour une autre ils étaient absents, mais après qu’on l’eut regardé comme un dingue à force qu’il pose des questions bizarres, il se rendit à l’évidence. Anton Mamine, Alex Souvorov, Pavel Ouvarov et Danil Karguine ne mirent jamais un pied à Valentina Ponomariova pour la bonne et simple raison qu’ils n’y étaient pas inscrits. Personne ici ne les connaissait. Il découvrit à leur place quatre autres élèves, du même âge, en provenance eux aussi de Pavel Tcherenkov. Physiquement ils évoquaient vaguement Anton et sa bande, mais ne s’intéressaient pas à Kostya.
Évidemment il pensa à une action de la Vierge Marie, un miracle, ses prières exaucées. Le soir il redoubla de ferveur et ne parla à personne de cette grâce qu’Elle lui avait accordée, pas même à grand-mère Vania.
Le temps passa. Kostya oublia l’incident ou plutôt le glissa sous le tapis, s’efforça de ne pas y penser. La vie reprit son cours, avec son lot d’emmerdements et de tuiles diverses.
À quinze ans il tomba amoureux de Lina Edwardovna, redoublante, belle comme une princesse, se disait-il en se masturbant frénétiquement soir et matin avant de prier tout aussi frénétiquement pour effacer son péché. N’y tenant plus, il lui remit un mot lui demandant si elle voulait sortir avec lui. Le mot resta sans réponse, ne suscitant même pas un regard de mépris ou un sourire moqueur qui auraient pu alimenter ses fantasmes. Il ne comprit pas que ce silence avait valeur d’avertissement et écrivit à Lina une longue, très longue lettre, ponctuée de poèmes, qu’il déposa dans son casier. Dès le lendemain toute la chkola était au courant et les élèves se répétaient avec gourmandise les meilleurs passages de ces douze pages remplies de bons sentiments et de clichés. Lina lui porta le coup de grâce en lui rendant son « torchon lamentable », ainsi nomma-t-elle la missive, ajoutant que pour cette fois elle n’en parlerait ni à son père ni à ses frères. Enfin elle le traita de vermisseau, sous les rires de tous ceux qui se trouvaient à portée d’oreille. Le surnom resta. Tout le monde l’appela désormais ainsi. D’autres quolibets suivirent. Les brimades et la violence ne tardèrent pas. À l’époque on ne se plaignait pas de harcèlement. D’ailleurs le terme n’existait pas. On fermait sa gueule et on encaissait.
Kostya suppliait chaque soir, chaque matin la Vierge Marie de faire cesser ce cauchemar. Il pleurait dès qu’il était seul. Même les moments passés en compagnie de grand-mère Vania, qui ne voyait rien ou feignait de ne rien voir, perdirent toute saveur.
Il se dit que peut-être la disparition d’Anton et sa bande avait à voir avec l’impasse. Il se trouva ridicule. La magie n’existe pas. Il se trouva grotesque mais qu’avait-il à perdre ? Il lui suffisait d’entrer dans la ruelle, prier avec toute la ferveur dont il était capable et attendre. Il ne se passerait rien, mais personne ne serait là pour se moquer de lui. Il ne risquait rien et pendant quelques minutes reprendrait espoir. Peut-être même pourrait-il s’y rendre chaque jour, prier dans la crasse et les odeurs de pisse, au milieu des ordures ? La perspective le réconfortait.
Il chercha l’endroit pendant une semaine, partagé entre un désir qu’il ne pouvait juguler et un accablant sentiment de stupidité.
Il se tenait sur le seuil, cœur battant.
Y croyait-il ou pas ? Il eut peur.
Des rats l’observaient, affairés à grignoter un morceau de viande faisandé.
Il avança de quelques pas, mobilisant la force que lui donnait sa foi, cœur cognant au centre de sa poitrine.
Parvenu au fond de la ruelle quelque chose le foudroya, lui tordit le ventre. Il eut l’impression que les rats lui souriaient.
Seulement à cet instant, il se demanda ce qu’il préférait : que Lina soit à la chkola demain ou qu’elle n’y ait jamais été.
Il quitta l’impasse, pantelant. Il tremblait de tous ses membres. Il regarda autour de lui, prêt à admettre l’impossible. Il scruta le ciel, qui n’avait pas changé, les passants, qui n’avaient pas changé, les immeubles et les boutiques, qui n’avaient pas changé.
Le lendemain personne ne l’appela Vermisseau, personne ne le frappa. Il était redevenu l’élève méprisé, invisible, qu’il avait toujours été. Assise à la place habituelle de Lina il découvrit une élève qu’il ne connaissait pas, qu’il était le seul à ne pas connaître. Lina avait disparu. Mais elle n’avait pas quitté sa mémoire. Le chagrin d’amour lui demeura chevillé au cœur. Il ne savait pas s’il devait remercier la Vierge Marie de ce cadeau ou le considérer comme un avertissement – un avertissement de quoi ?
Kostya passa beaucoup de temps devant l’impasse. Il l’observait, priait, tentait de comprendre. Personne n’y entrait jamais. Il espérait un signe, un indice, éprouvait un désir violent d’y pénétrer à nouveau, pour voir ce que se passerait, ce qui changerait. La peur le retenait. Il ressentait ce qu’on ressent au bord d’une falaise, quand le vertige suscite l’envie de se jeter dans le vide autant que la terreur de tomber.
Un jour il crut comprendre quelque chose.
Il compta les rats. Il en dénombra cinq. Anton Mamine, Alex Souvorov, Pavel Ouvarov, Danil Karguine, Lina Golodiaïev. Ou crut-il qu’ils étaient cinq ? S’agissait-il d’une coïncidence ? Avait-il compté correctement ? Les rats ne se tenaient pas tranquille et se ressemblaient.
Il maudissait sa trouille.
Quand grand-mère Vania mourut que pouvait-il faire d’autre ?
Elle mourut de vieillesse. Un soir son cœur cessa de battre, elle ne se réveilla jamais, ce fut tout.
Il ne voulait pas qu’elle meure, ne voulait pas qu’elle soit morte, quand il entra dans l’impasse il ne pensait pas à la Vierge Marie, ni que ça pouvait être une illusion, ne pensait pas aux rats, à leur nombre, à ce qu’ils représentaient ou ne représentaient pas, il songeait seulement à la mort de grand-mère Vania, ne voulait qu’elle soit morte, ne voulait pas qu’elle meure.
Quand il quitta l’impasse six rats le regardèrent partir, une demi-douzaine de rongeurs gras et bruns.
Cette fois il en était sûr.
Et grand-mère Vania n’était pas morte.
N’avait jamais existé sauf dans ses souvenirs.
Quelqu’un l’avait remplacée.
Et dans l’impasse vivaient six horribles rats se nourrissant d’ordures.
Kostya sombra dans une désolation sans fond. Des tas d’idées au fil des mois l’obsédèrent, se mélangèrent, formèrent une pâte empoisonnée autour de son cœur, dans son ventre. Se supprimer. Tuer des gens puis se rendre dans l’impasse pour changer la réalité. S’y installer pour toujours en compagnie des rats. Il songeait à ce mot, « impasse », à ses significations, à la Vierge Marie. Et s’il ne s’agissait pas d’un miracle ? Une hypothèse lui vint à l’esprit. À chaque fois qu’il quittait la ruelle il pénétrait dans un nouveau monde. Ou plutôt dans un reflet, un simulacre, une falsification toujours plus éloignée de la réalité, une prison en trompe-l’œil.
Un tel désespoir le saisit qu’il sut avoir raison.
La Vierge Marie n’était jamais venue à son secours.
Le Démon l’avait tenté.
Il avait foncé dans le piège avec enthousiasme.
Pire : il y avait précipité des innocents. Les avait livrés au Malin, jetés en Enfer.
Le tourbillon de ses pensées, des questions sans réponses, des suppositions gratuites, ne s’arrêtait plus.
S’il tuait les rats, libérerait-il les âmes emprisonnées ?
C’est ainsi qu’ils le découvrirent, alertés par des riverains qui se plaignaient du bruit : à quatre pattes, un couteau à la main, trempé de sueur, couvert d’ordures, hurlant de frustration après plusieurs heures passées au milieu des poubelles renversées à courir après les rongeurs qui s’obstinaient à lui échapper.
C’était le huitième, en cinq ans, qu’ils récupéraient dans le même état, au fond de cette impasse. Les habitants du quartier n’en pouvaient plus, particulièrement Natalya Androvna Elefterov, propriétaire de l’épicerie située de l’autre côté de la rue. Ils rédigèrent une lettre adressée à la Maison de quartier. Ils en avaient marre que tous les dingues de la ville décident de venir taper leur crise ici. Le courrier suivit la voie hiérarchique. Quelqu’un, dans un bureau de l’Hôtel du peuple du rajon concerné, diligenta une enquête. Six mois plus tard on mura l’impasse. L’opération mobilisa trois ouvriers. Le chantier dura une demi-journée.