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(Texte initialement paru dans Squeeze numéro 31 en septembre 2024 – cliquer ici pour la lire gratuitement en ligne)

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C’est arrivé un mardi qui démarrait à la cool. Je rentrais de quelques jours de zapoï. J’ai téléchargé l’intégrale des Terminator afin de comater en m’aplatissant la tronche à coups de buvards. Objectif : me remettre en état de marche avant de repartir à l’assaut le surlendemain.

J’ai pris le temps de laisser monter et quand j’ai senti la première perche me fissurer le crâne j’ai lancé T2, mon préféré.

Évidemment je me suis gouré de fichier en glissant-déplaçant vers VLC les sous-titres depuis mon dossier, en innommable bordel, à l’image de ma défunte collection de DVD. Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite – ça tapait dur du côté de mes neurones. Je ricanais en me disant que Sarah Connor racontait quand même de sacrées conneries. Il m’a fallu plusieurs minutes pour piger que quelque chose clochait : quand Schwarzenegger a balancé sa fameuse réplique « Je veux tes vêtements, tes bottes et ta moto », le sous-titre a indiqué : « Il vit un homme sans passion qui lui expliqua posément que la race humaine était maintenant condamnée, que l’espace lui était fermé. »

J’ai eu un fou rire. J’ai mis en pause et tenté de prononcer cette phrase avec la voix de Schwarzy. Effet garanti.

Au lieu de relancer le film avec les bons sous-titres, j’ai trouvé plus marrant de le laisser filer comme ça. Dans mon état, cette pensée basique a mis vingt minutes à se frayer un chemin jusqu’à la surface et John Connor venait d’envoyer une autre réplique culte : « Argent facile ! ». Le sous-titre, plus loquace, disait : « Vers le cinquantième jour, ils se rencontrent dans un musée plein de bêtes éternelles. » Les quelques phrases attrapées au vol entre-temps m’avaient fait autant d’effet que le trip :

« Au dixième jour d’expérience, des images commencent à sourdre, comme des aveux. »

« Cette fois il est sûr de la reconnaître. C’est d’ailleurs la seule chose dont il est sûr dans ce monde sans date qui le bouleverse d’abord par sa richesse. »

« D’une vérité trop fantastique pour être reçue, il garde l’essentiel. »

Au moment où l’ingénieur Dyson a pénétré dans le labo top-secret et s’est apprêté à examiner les débris du premier T-800, les sous-titres se sont interrompus sur ces mots : « Il comprit qu’on ne s’évadait pas du temps, et que cet instant qui lui avait été donné de voir enfant, et qui n’avait pas cessé de l’obséder, c’était celui de sa propre mort. »

Je ne sais pas si c’était à cause du LSD ou quoi, mais cette phrase associée aux images et au peu que je saisissais des paroles prononcées en anglais par les acteurs a provoqué un choc terrible. Je ne riais plus. J’étais terrifié. J’ai remis le film au début. J’ai à nouveau regardé les vingt-huit premières minutes en prêtant davantage attention aux rapports entre les sous-titres, les images et les répliques. J’ai perçu des correspondances troublantes. Mais quelque chose ne fonctionnait pas, je ressentais une discordance, une anomalie qui me rendait anxieux. Après deux ou trois visionnages je me suis dit que ça marcherait mieux si le film était doublé plutôt qu’en VO. Je l’ai téléchargé en russe et j’ai recommencé pendant des heures, découvrant de nouvelles combinaisons, de nouveaux indices à chaque fois, suivant des pistes, échafaudant des hypothèses – mais sans parvenir à saisir un sens général, une vision d’ensemble. Ça ressemblait à un puzzle dont j’ignorais le nombre de pièce et même ce qu’il était censé représenter.

Je me suis endormi.

Au réveil j’ai repris un buvard et tenté d’autres combinaisons, mais le seul sous-titre qui fonctionnait était celui-là, que j’ai fini par identifier – un vieux truc français intitulé La Jetée, que je n’avais jamais vu et dont j’avais sans doute chopé les subs par erreur. J’ai passé vingt-quatre heures à les essayer avec toutes sortes de films. Étrangers, russes, tourné dans la RIM, des films d’horreur, d’action, des comédies. Uniquement les vingt-huit premières minutes, bien sûr.

Une ébauche s’est esquissée.

Je me suis pris au jeu. J’ai poursuivi. Ça s’est transformé en obsession. Une semaine s’est écoulée. Je me nourrissais à peine, ne dormais pas, répondais à tout le monde que j’étais occupé. J’ai bouffé ma réserve de trips un buvard après l’autre. À mon retour à la surface, après sept jours passés à visionner H24, en boucle, des dizaines de débuts de films toujours calés sur les sous-titres de La Jetée, en prenant des notes, en dessinant des schémas, j’ai acquis la certitude que quelqu’un ou quelque chose communiquait avec moi par ce moyen. J’ignorais qui, ou quoi, mais sentais de la bienveillance. Les informations que je rassemblais, encore vagues, concernaient un futur proche, prédisaient une catastrophe. J’en ignorais les détails – quand, où, quoi ? – mais le puzzle peu à peu prenait forme. J’ai persévéré.

D’autres jours ont passé et un événement m’a permis de comprendre qu’il ne s’agissait pas seulement de mettre en lien les sous-titres de La Jetée avec les répliques prononcées par les acteurs. Je visionnais le début de Suite mécanique, de Dmitri Meskhiev, m’efforçant d’élargir ma vision – je commençais à deviner avec effroi que la catastrophe à venir serait une tuerie de masse dans laquelle je serais directement impliqué –, quand j’ai reçu une alerte info sur mon smartphone. Je l’ai regardée machinalement. Le rutubeur virtuel Morskoj Konek venait de se suicider en direct. Je ne voyais pas très bien ce que ça voulait dire (par quel miracle une entité numérique en forme d’hippocampe flottant dans le cosmos pouvait se donner la mort, voilà qui m’échappait), mais ce fait divers saugrenu et son énoncé matchaient parfaitement avec les dialogues et les sous-titres qui passaient à cet instant précis. Trois sources et non deux devaient alimenter le message ! Voilà pourquoi je progressais si lentement ! Il m’avait jusqu’à présent manqué un canal ! L’excitation de cette découverte m’a redonné un coup de fouet.

J’ai tâtonné et expérimenté toute une nuit avant de trouver ce qui collait le mieux : la chaîne d’information continue BeskInfo – plus exactement le bandeau déroulant au bas de l’écran. Alors tout s’est débloqué, en devenant plus chaotique et complexe. Au cours des jours suivants, submergé, j’ai frôlé le désespoir. Puis un déclic s’est produit et tout est devenu enfin simple. La cohérence de l’ensemble m’est apparue. Les choses se sont imbriquées. J’étais sur le point de résoudre le puzzle !

Une autre semaine a passé. Je ne répondais plus aux SMS ni aux appels de mes potes. Je devais rester concentré, je touchais au but ! Ils étaient habitués à ce que je disparaisse ainsi de temps à autre. Je n’avais plus de drogue, mais ça ne me posait pas de problème. Depuis combien de temps n’avais-je pas changé de vêtements ? Je puais, avais une haleine infecte, des crampes d’estomac à force de boire du café et fumer des cigarettes. Rien de tout ça ne comptait. J’y étais presque, je le sentais.

Depuis mon tout premier visionnage de Terminator 2, un mois s’était écoulé. J’avais noirci de notes, de plans, d’hypothèses et d’indices des dizaines de pages. J’avais des centaines de photographies de ma télévision.

Quand j’ai découvert l’identité de celle qui communiquait avec moi, une sidération m’a frappé, ainsi qu’un sentiment d’effroi, d’amour et d’humilité.

La Vierge Marie.

La Vierge Marie s’adressait à moi pour me prévenir qu’un attentat allait se produire et que si je n’agissais pas, des proches se trouveraient parmi les très nombreuses victimes.

Pourquoi moi et pas un autre ? Mais peut-être que d’autres recevaient eux aussi Ses messages ? Pourquoi par ce biais ? Pas la moindre idée. Était-ce une mise à l’épreuve ?

Le lendemain de cette révélation les signes ont cessé. Plus la moindre correspondance, plus aucune symphonie entre les sous-titres de La Jetée, le bandeau d’actualités de BeskInfo et les dialogues des films. Plus exactement, la lucidité surnaturelle qui m’avait été conférée venait de m’être reprise. Je me suis acharné, pensant que ça reviendrait, que la punition n’était que temporaire. Je me suis demandé ce que j’avais fait de mal. Ne m’étais-je pas montré assez reconnaissant ? Assez humble ?

J’ai prié. Des larmes dans les yeux, des sanglots dans la gorge, j’ai prié.

Mais la clairvoyance n’est pas revenue. C’était fini. Elle était partie. La Vierge Marie m’avait abandonné.

Que pouvais-je faire d’autre à part me replonger dans mes notes, mes schémas, mes photos en espérant résoudre ce mystère ? C’est en approchant de la vérité, de la réponse, que j’ai compris pourquoi la Vierge Marie m’avait laissé seul, avait repris la grâce dont Elle m’avait institué pour un moment dépositaire : tout simplement parce qu’Elle m’avait dit tout ce qu’Elle avait à me dire. La prophétie s’étalait là, sous mes yeux. Le puzzle était complet, il ne me restait plus qu’à rassembler les pièces.

Il m’a fallu encore quarante-huit heures pour qu’enfin le message apparaisse.

C’est ainsi que j’ai appris que le surlendemain, un attentat détruirait l’ossuaire de la Zona, l’échangeur autoroutier qui surplombait la cathédrale et provoquerait un séisme qui à son tour ravagerait tout sur plusieurs centaines de mètres à la ronde. Immeubles, maisons, commerces, usines seraient transformés en gravats. Des milliers de personnes périraient.

Dans la zone touchée par ce désastre vivaient Vika, ma sœur, son nouveau mari et leurs quatre enfants. Mon premier réflexe a été de les appeler pour les supplier de foutre le camp au plus vite, rassembler leurs affaires et fuir sans chercher à comprendre, me faire confiance, ne pas poser de question. Mais c’était stupide, évidemment. Katia m’aurait pris pour un dingue. Trois mois sans donner de nouvelles et d’un coup j’aurais déboulé avec mes prophéties ? N’importe quoi.

Je me suis creusé la tête.

La meilleure solution consistait à les inviter en week-end. Pourquoi pas ? On était vendredi. L’attentat aurait lieu dimanche. Je pourrais leur proposer de venir à Koninsk avec moi. C’était le printemps, il faisait doux. Pas assez pour se baigner, mais nous pourrions nous promener, peut-être louer un bateau et nous offrir une partie de pêche. Sans doute que la grande roue serait en activité.

Je me suis calmé.

Je me suis lavé, suis sorti marcher. J’ai réfléchi. Non seulement à ce que j’allais leur dire, mais aussi à la meilleure manière, la plus convaincante, de le faire. Je m’apprêtais à passer l’appel téléphonique le plus important de toute ma putain de vie. Si tout ce délire était vrai, si Katia mourait dimanche dans un attentat monstrueux, et avec elle son mari, et avec eux leurs quatre gosses, dont deux étaient mes neveux, je ne m’en remettrais jamais. Je ne survivrais pas à un coup pareil.

Une autre question me tourmentait : croyais-je vraiment à ces fariboles ?

Une fois douché, vêtu d’habits propres, dans la rue entouré de gens, de voitures, de drones, baigné dans la joyeuse pollution d’avril, cette histoire de signes, de rébus, de prophétie, de lucidité surnaturelle conférée par la Vierge Marie prenait une autre tournure, apparaissait sous un éclairage un peu différent. N’avais-je pas tout bonnement forcé sur les hallucinogènes ?

Mais on s’en foutait. S’il s’agissait d’un délire sans fondement, j’en serais quitte pour un week-end qui me coûterait la peau des fesses. La belle affaire.

Avant d’appeler Vika je me suis enfilé une trace de speed, quelques shots de vodka et un demi-paquet de chips saveur cornichons au vinaigre – j’avais profité de ma petite balade pour faire des courses.

J’ai inspiré un grand coup, allumé mon téléphone et fait défiler mes contacts jusqu’à la lettre V.

 

Pas une seule minute, au cours de la soirée de vendredi, et puis ensuite tout le samedi, et puis ensuite tout le dimanche, je n’ai cessé de penser aux milliers d’innocents condamnés, à ceux que personne n’avait prévenus. Parmi les odeurs de gaufre et de barbe à papa, au milieu du brouhaha, des cris que poussaient les adolescents qui s’éclataient dans les manèges à sensation, tandis que Vika me remerciait une nouvelle fois et que Nick, son mari, mordait dans un pain à la saucisse dégoulinant de gras, alors que les enfants couraient partout et faisaient n’importe quoi, la culpabilité me tordait le ventre, elle me tordait le ventre à chaque seconde, si forte parfois que je n’arrivais même plus à respirer.

Des milliers de morts, m’avait annoncé la Vierge Marie. Des milliers de morts et j’avais sauvé six personnes. Six personnes épargnées. Pourquoi ? Pour quelle raison eux et pas les autres ? Je m’étais déjà interrogé, torturé cent fois à ce sujet sans trouver de réponse. J’avais été tenté de prévenir tout le monde, de hurler, d’écrire un post sur Instagram ou de tourner une vidéo TikTok. Ça n’aurait servi à rien. Pire, je serais passé pour un dingue et n’aurais même pas réussi à mettre à l’abri les gens que j’aime.

Mon malaise devenait contagieux. Nick et Vika m’ont même demandé plusieurs fois si je n’avais pas organisé tout ça pour leur annoncer une mauvaise nouvelle. J’ai dû leur jurer que non, que je n’avais ni le cancer, ni le Sida ni aucune autre saloperie du même genre.

 

Nous avions ramené les enfants à l’hôtel.

Nous finissions la soirée au Raja. La piste de danse se vidait.

L’explosion, énorme, a retenti aussi fort que si la foudre s’abattait sur la boîte de nuit.

Tout le monde a sursauté en poussant un cri – sauf moi. Les clients bourrés et à moitié endormis, les derniers danseurs, les barmaids, les vigiles, le DJ. L’instant d’après les notifications ont afflué. Les smartphones ont tinté sans paraître vouloir cesser.

Nous avons filé à l’hôtel rassurer les enfants.

Nous n’avons pas dormi de la nuit. Personne n’a dormi de la nuit.

Les infos du matin ont confirmé qu’un drone chargé d’explosifs avait détruit l’échangeur de la zona ainsi que la cathédrale. Le choc avait déclenché une sorte de séisme. La terre s’était ouverte en deux, engloutissant en quelques minutes routes, véhicules, immeubles et gens. Le premier bilan annonçait 3 000 morts.

Dans la salle du petit-déjeuner, trop éclairée, tout le monde s’est figé. Certains ont pleuré. Nick et Vika m’ont regardé d’un drôle d’air. Ils n’avaient plus de maison, plus rien, avaient tout perdu. Leur appartement, leur immeuble, leur quartier même n’existaient plus. Les images montraient une table rase, la surface stérile d’une planète inconnue, coupée en deux par une crevasse aux dimensions fantastiques.

L’espace d’un instant j’ai été sur le point de tout leur raconter. À la place j’ai appelé une employée de l’hôtel et lui ai demandé de me ramener un grand verre de vodka. Elle a hoché la tête, aussi hébétée que les autres.

— Une vodka à cette heure-ci ? a demandé Vika.

J’ai haussé les épaules.

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